Le Bug humain
Apparence

Le Bug humain (sous-titré Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l'en empêcher) est un essai de Sébastien Bohler, paru en 2019.
Il y montre comment la programmation de notre cerveau non seulement nous pousse vers les satisfactions immédiates, mais aussi nous incite à en vouloir toujours plus et à nous détourner des comportements qui nous frustreraient parce qu'ils limiteraient nos désirs.
Citations
[modifier]Nous sommes peut-être la dernière génération qui vivra dans l’opulence, la santé et la consommation sans frein. Dans trente ans, le monde n’aura plus rien à voir avec ce que nous voyons aujourd’hui. Année après année, les températures montent, les océans aussi, des milliers d’hectares de terres se transforment en désert et des millions de personnes se préparent à quitter leurs foyers pour migrer. De tout cela, nous sommes responsables. Pour la première fois de son histoire, l’enjeu pour l’humanité va être de se survivre à elle-même. Non plus à des prédateurs, à la faim ou aux maladies, mais à elle-même. Elle n’y est pas préparée. Devant ce défi suprême, elle ne répond que par des incohérences. La preuve : pourquoi, alors que nous sommes dotés d’outils extrêmement précis qui nous informent clairement de la tournure que vont prendre les événements dans quelques décennies, restons-nous impassibles ? Pourquoi, face à la catastrophe, continuons-nous à agir comme par le passé ? Qu’est-ce qui, en nous, est si dysfonctionnel ?
Ce cerveau, qu’on présente comme l’organe le plus complexe de l’univers et dont on chante les louanges à coups d’émissions de télévision et au fil de rayons entiers de librairie, est en réalité un organe au comportement largement défectueux, porté à la destruction et à la domination, ne poursuivant que son intérêt propre et incapable de voir au-delà de quelques décennies. Nous sommes emportés dans une fuite en avant de surconsommation, de surproduction, de surexploitation, de suralimentation, de surendettement et de surchauffe, parce qu’une partie de notre cerveau nous y pousse de manière automatique, sans que nous ayons actuellement les moyens de le freiner. Tout n’est pas perdu, parce que certaines parties de ce même cerveau ont la capacité de raisonner autrement. Mais elles sont en minorité, et elles ont du mal à se faire entendre.
Pendant des millions d'années, ce système basé sur les neurones à dopamine de notre cerveau profond a permis à toutes les espèces animales de survivre en cherchant efficacement tout ce qui pouvait leur procurer nourriture, reproduction, pouvoir et information. L'histoire de la vie n'en a pas souffert, et notre planète non plus. Mais l'espèce humaine a subitement mis en œuvre un programme différent. Au terme de millions d'années d'évolution, le cortex humain a commencé à accoucher d'inventions technologiques qui se révèlerons capables de modifier en profondeur son rapport à la nature.
La catastrophe consumériste dans laquelle nous sommes engagés n'existerait pas sans ces deux ingrédients : le cerveau d'un primate et la technologie d'un dieu.
Le smartphone est de ce point de vue l’exemple parfait d’un besoin créé. Pourtant, ce besoin est aujourd’hui devenu tellement impératif que nul ne peut s’en passer. Aujourd’hui, vouloir vivre sans téléphone portable est devenu excessivement difficile, dès l’instant où toutes les autres personnes de votre entourage ont assimilé cet usage. Le simple fait d’être en possession d’un smartphone quelque peu daté, usé ou d’un design moyen, met mal à l’aise un certain nombre de personnes pour qui cet objet est devenu un prolongement d’elles-mêmes et donc un signe essentiel de leur propre valeur.
Depuis un demi-siècle maintenant, on se demande quand la fameuse courbe du chômage va s’inverser. Et depuis un demi-siècle, elle ne cesse de progresser. Le chômage est une épine dans le pied des dirigeants, une plaie pour les personnes qui en sont victimes, et un motif d’angoisse sociale généralisée. Mais il y a une chose qu’on ne dit jamais : pour notre cerveau, le chômage est une bénédiction. Le chômage représente, d’un certain point de vue, la plus belle réussite de nos neurones. Car la vérité, c’est que depuis environ 500 millions d’années, enfoui au plus profond de notre encéphale, notre striatum cherche fondamentalement à ne rien faire. Et la raison en est simple : un organisme biologique qui minimise ses dépenses d’énergie dans la recherche de ses moyens de subsistance augmente brutalement ses chances de survie dans un environnement hostile. Alors que, au contraire, un organisme qui doit consentir d’importantes dépenses d’énergie pour se nourrir a un bilan plus fragile et se trouve désavantagé, à moins d’obtenir des ressources plus abondantes. Ce qui compte, c’est le rapport entre l’effort fourni et le résultat obtenu.
Pourquoi la pensée d'une catastrophe future ne nous conduit-elle pas à modifier nos comportements ?
Nous ne pouvons pas faire comme si les idéaux proclamés à l'époque de la meule à grain et du char à bœuf pouvaient rester pertinents pour nous apprendre comment gérer le rejet de dix milliards de tonnes de déchets par an par les foyers de la planète - ce qui représente trois cent tonnes chaque seconde -, le visionnage de cent trente six milliards de vidéos pornographiques à l'année ou encore la disparition d'une espèce vivante toutes les vingt minute, c'est à dire à une cadence cent à mille fois plus élevée que le rythme naturel en l'absence d'activités humaines.
Se contenter de brandir les libertés individuelles pour affronter l'obstacle démesuré qui se profile à notre horizon frise l'inconséquence. Cela relève d'un anachronisme comparable aux moines du XVe siècle faisant des prières pour faire reculer l'épidémie de peste noire. Il fallait des antibiotiques. et personne n'avait la moindre idée de ce qu'était un microbe, encore moins d'un composé capable de détruire ce microbe.
Nous allons devoir nous dépêcher pour combler, sur le plan des valeurs et des idées, le fossé qui sépare la prière des antibiotiques.
Amener notre degré de conscience à un niveau comparable avec notre niveau d'intelligence sera sans doute un enjeu de premier plan pour l'avenir de notre espèce.