Les amants malheureux ne le seraient pas assez, s’ils n’avaient que des maux véritables.
Inès de Cordoue, Catherine Bernard, éd. Paris, M. et G. Jouvenel, 1697, p. 131 (
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Je suis un jour entré dans un lien où chaque parole de l’un était recueillie sans faute par l’autre. Il en allait de même pour chaque silence. Ce n’était pas cette fusion que connaissent les amants à leurs débuts et qui est un état irréel et destructeur. Il y avait dans l’amplitude de ce lien quelque chose de musical et nous y étions tout à la fois ensemble et séparés, comme les deux ailes diaphanes d’une libellule. Pour avoir connu cette plénitude, je sais que l’amour n’a rien à voir avec la sentimentalité qui traîne dans les chansons et qu’il n’est pas non plus du côté de la sexualité dont le monde fait sa marchandise première — celle qui permet de vendre toutes les autres. L’amour est le miracle d’être un jour entendu jusque dans nos silences, et d’entendre en retour avec la même délicatesse : la vie à l’état pur, aussi fine que l’air qui soutient les ailes des libellules et se réjouit de leur danse.
Ressusciter, Christian Bobin, éd. Gallimard, 2001
(ISBN 2070760685), p. 27
Pendant de longues années, je garderais l’idée que la beauté de cette scène d’intimité n’était qu’une humble aumône dont la vie mutilée de Vardan le gratifiait avant de se rompre. Une belle esquisse d’amour, une fulgurante prémisse, un discret avant-goût de la connaissance charnelle à laquelle il ne pourrait jamais accéder.
À présent, je suis convaincu que cet instant de contemplation n’était rien d’autre que l’amour même, dans son expression la plus terrestre, la plus tragiquement brève et, pourtant, absolue.
Non, il n’y avait rien d’autre à connaître, rien de plus beau à désirer. Uniquement cette femme aux yeux fermés et cet homme qui voyait les flocons se poser sur les paupières closes de celle qu’il aimait. Rien d’autre.
Ces deux amants dans leur éternel royaume d’Arménie.
« Tu aurais pu attendre de me mettre en terre avant de me narguer comme ça, tous les jours à l'heure de la sieste. Moi qui n'ai jamais regardé un autre homme que ton père », disait-elle quand je me levais précipitamment sans entamer le dessert pour appeler l'ascenseur, répondre au téléphone, fermer la fenêtre, m'habiller, me déshabiller, m'agiter enfin en attendant l'arrivée bruyante de mon amant. La vieille se plaignait mais, le moment venu, c'était toujours elle qui ouvrait la porte à Arnaud. Bégayante, la langue alourdie par une épaisse couche de honte, ma mère aux jambes de crapaud et sexe à grosses mailles ne pouvait s'empêcher de le saluer avec le cérémonial dû à un roi. « Elle se surpasse, ta vieille », dit Arnaud le jour où elle lui offrit spontanément là, dans l'entrée, sous la lampe en fer forgé et le portrait du général, la pipe et les pantoufles de mon père. Geste qui n'empêcha nullement celui-ci de se promener, vêtu seulement des cuisses poilues de sa brune compagne drapées artistiquement autour de son cou et, de son éternelle cigarette, vite allumée, salement éteinte, jamais posée sans intention de faire mal, nu sous les yeux horrifiés de ma mère.
« Infiniment... sur le gazon »,
Joyce Mansour,
La Brèche, nº 4, Février 1963, p. 62
Ce n'est pas pour faire du mal que je permets à mon amant de dormir dans le lit de mon mari. C'est parce que je n'ai aucun sens du sacré. Si Henry avait été lui-même plus audacieux, j'aurais fait prendre un somnifère à Hugo et j'aurais dormi avec lui. Mais il était trop timoré, même pour me voler un baiser. Ce n'est que lorsque Hugo fut parti qu'il me jeta sur les feuilles de lierre au fond du jardin.